Le jeu en Performance: atouts et limites

Pour échanger autours des différentes pratiques des jeux de rôle alternatifs
Doc Dandy
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Le jeu en Performance: atouts et limites

Message par Doc Dandy » 08 janv. 2019 12:08

hop! Je copie/colle le message de Discord par rapport aux articles sur le Jeu en Performance.

Pour la peine je mets en lien les articles de références sur la question. https://jenesuispasmjmais.wordpress.com ... ormance-1/
et https://jenesuispasmjmais.wordpress.com ... ormance-2/

Je reviens un peu sur le tard mais l'épisode de la cellule sur la Clé des nuages m'a fait repensé aux articles sur le jeu en performance. Je me rends compte que je n'avais pas tout saisi (pas très attentif au moment de la sortie des articles) et que je n'avais pas perçu toutes les spécificités du "manifeste". Alors un peu comme @Eugénie je vais donner ma vision à moi que j'avais jusque là du jeu en performance ou JeP.
Pour moi l'idée du jeu en performance c'était d'aller au delà de la simple "bonne partie" pour chercher à relever des défis de jeu et aller plus loin, ce de façon très générale. C'est pour ça que je ne comprenais pas les réactions vis à vis des adeptes des théories forgiennes, pour moin on était ailleurs. En effet ma vision des choses faisait que les jeux forgiens cherchait à éviter la compensation classique du jeu tradi' en incluant directement les "gestes" dans les mécaniques du jeu. Que ce soit en compensant ou en intégrant des mécaniques dans le jeu, le but reste d'obtenir "une bonne partie". De ce que je comprenais via les ateliers, les réflexions sur le style, les gestes d'impro, le but était d'aller au delà. En somme une forme de surcompensation qui dépasse le clivage forgiens/tradis. Or le discours des articles ne va pas dans ce sens. Et j'avoue que j'ai du mal avec certains points.
Disclaimer: je ne cherche pas à critiquer la démarche, j'ai juste des réserves sur la forme par rapport à ce qui est dit. J'expose les points après..


1- Performance et atomistique. J'avoue que je ne comprends l'approche. le JeP c'est en fait une forme ultime de jeu esthétique? Avec une pincée de jeu social? Et le jeu moral, il pue du cul? Pour moi ça renvoie le JeP dans une approche très spécifique voir limitante qui, à terme de ne vaudra pas mieux qu'une approche forgienne rigoriste. Sans invoquer l'élitisme on va se retrouver quand même dans une niche dans la niche.

2- Vibration commune: la définition impose donc que le JeP se fasse uniquement avec un groupe de joueuses d'accord sur l'approche. Pourquoi on ne pourrait pas rechercher le JeP sans que l'ensemble suive systématiquement? D'ailleurs est-ce qu'il n'y pas là encore un éceuil? Est-ce qu'on va pouvoir performer au même niveau? N'est-ce pas source potentiel de frustration?

3- Engagement et JeP. Pour moi c'est indissociable, une performance ne peut pas se faire sans engagement (mais on peut avoir de l'engagement sans Performance). L'exemple donné me parait complètement tiré par les cheveux. Mêmes les grands acteurs qui jouent pour la 200e fois une pièce on le trac et vont devoir s'engager dans leur jeu.

4- Joueuses does matter VS System does matter. Et pourquoi pas les deux? A mon niveau un jeu très forgien comme Monostatos offre de belles opportunités de jeu sous contraintes. Et elles sont fertiles! Je n'arrive pas à voir en quoi cela s'oppose à part vouloir des jeux vides qui ne s'appuient que sur l'implication des joueuses sans proposer quoique ce soit.

5- Des failles à se passer du principe de Czege. J'ai bien compris l'intérêt et c'est intéressant mais il faut aussi reconnaitre que c'est lié à la capacité de la joueuse à s'investir dans une recherche d'autorésistance. Ce n'est pas à la portée de tout le monde et là encore on ouvre la porte à des séquences de frustration (je ne parle pas du cas "sale gosse" comme Vivien dans le podcast qui refuse de jouer le jeu).

Voilà, bref pas de volonté de basher la démarche mais plutôt quelques incompréhensions par rapport à des positionnements

thomas munier
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Re: Le jeu en Performance: atouts et limites

Message par thomas munier » 08 janv. 2019 17:45

C'est drôlement intéressant !
Je ne me considère pas comme dépositaire de la notion de jeu en performance (bien que j'en aie parlé lors du podcast sur le jeu de rôle esthétique), mais je voulais juste répondre pour donner ma vision des choses, bien sûr c'est à un temps T et je serais ravi d'en discuter et de changer d'avis :

1- Je crois qu'en effet le jeu en performance, qui est l'acte de jouer dans le but de participer à une performance artistique, est essentiellement lié au jeu esthétique. ça me semble une attitude du jeu esthétique. Dans le jeu moral, tu joues plus pour connaître une expérience qui va te happer, ça parait difficile de le faire en gardant un tel contrôle. Ou plutôt, si tu le fais, tu le fais au service des autres joueuses de la table qui elles vont intensément vivre les dilemmes moraux, y compris ceux que tu as amené via ton personnage. Après, on pourrait me contredire dans mon approche qui sépare l'art de l'expérience. Après tout, tu peux être amené à participer à une performance artistique (dans le sens une oeuvre d'art collective sans autre public que les participant.e.s = on devrait plutôt dire un happening, la performance dans le milieu de l'art contemporain, c'est plutôt la réalisation d'une oeuvre d'art en direct devant un public) qui en fait te fait vivre une expérience et sollicite peu tes capacités de création artistique. Bref, une façon de dire qu'il ne faut pas dissocier l'art de l'expérience, et donc pas dissocier le jeu esthétique du jeu moral. Par ailleurs, les atomes étant solubles les uns dans les autres, le jeu en performance me semble soluble dans tous les autres jeux (sauf les jeux apéros ?). Enfin, je suppose qu'on peut trouver des pratiques approchantes du jeu en performance (dans le sens d'une recherche de sortir de sa zone de confort) dans les autres atomes, tels que le player skill en jeu tactique et la capacité à entrer en bleed en jeu moral.

2- Je crois qu'une table peut fonctionner même si une seule ou des joueuses, ou un seul sous-groupe joue en performance. En théorie, le jeu en performance ne fait que produire une meilleure expérience pour tout le monde. On pourrait me rétorquer que les joueuses en performance peuvent mettre mal à l'aise les joueuses plus consommatrices ou plus immergées dans leur personnage, mais je pense que ça ne devrait arriver que si les joueuses en performance surjouent, et pour le coup c'est censé être une faute de goût dans le jeu en performance. Je parle sous le contrôle d'Eugénie, mais je crois que par exemple, quand elle joue OSR, avec une approche qui est plus esthétique que tactique (en fait, elle joue une esthétique de la tactique, je sais c'est mindfuck), elle ne peut que faire du bien au jeu des autres. La joueuse en performance a ceci de particulier qu'elle déconstruit et analyse sa façon de jouer. çà l'empêche pas de jouer avec les autres, ou de jouer à des jeux classiques / apéro. Après on peut supposer que les joueuses en performance soient en recherche d'une expérience partagée, et donc tentent de se rassembler dans des parties all-stars. L'écueil possible, que je crois tu soulève, c'est quand on décide collectivement de faire une partie en performance, mais qu'en fait une personne s'avère ne pas être en capacité de suivre. C'est arrivé avec notre partie d'Inflorenza tri-théâtre, où l'un des joueurs a arrêté de jouer à un tiers de la partie parce qu'il était trop fatigué de sa semaine pour suivre le niveau de jeu, et a demandé à rester en spectateur pour la fin. Ceci dit, je crois pas que ça ait été un mauvais souvenir pour ce joueur, je crois qu'on étais tous prêt à mettre de l'eau dans notre jeu et abaisser les exigences pour le laisser intégré dans la partie. Cette souplesse et cette écoute me semblent importantes dans le jeu en performance en collectif.

3- ça me paraît valable, après tu as un ensemble de techniques et d'entraînements (propres à chaque joueuse) pour jouer en facilité et t'élever à un certain niveau de jeu sans trop d'efforts. Je crois pas que le dépassement permanent soit l'objectif sine qua none du jeu en performance. C'est plutôt une succession de moments où on joue dans notre nouvelle zone de confort et de moments où on se fixe pour objectif d'en sortir.

4- Pour le coup je me demande si chaque joueuse en performance a pas un rapport particulier au script, à la façon dont un jeu scripte les choses. Il y a une joueuse qui acceptera un script pour une contrainte créative qui va porter son jeu et une autre qui verra ce script comme une entrave à sa créativité. Je me demande si par exemple il y a pas un clivage, au sein du JEP, entre une culture jeu vidéo (la performance dans la réception), une culture théâtre (la performance dans l'interprétation des consignes) et une culture théâtre d'impro (la performance dans la liberté)

5- Ben pour le cas, je crois assez profondément que le jeu en performance se construit en dehors du principe de Czege, tout comme il se construit en surplomb du personnage. Cela n'est ni à la portée ni au goût de tout le monde, et ma foi c'est ainsi.
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Eugénie
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Re: Le jeu en Performance: atouts et limites

Message par Eugénie » 08 janv. 2019 20:48

Doc Dandy a écrit :
08 janv. 2019 12:08
Alors un peu comme @Eugénie je vais donner ma vision à moi que j'avais jusque là du jeu en performance ou JeP.
Pour moi l'idée du jeu en performance c'était d'aller au delà de la simple "bonne partie" pour chercher à relever des défis de jeu et aller plus loin, ce de façon très générale.
Je te retourne la blague, tu as bien la vision que tu veux, mais kF et moi ne garantissons pas la compréhension des concepts qui suivent derrière si tu choisis d’utiliser plutôt ta définition maison. :p

Pour moi, la question des challenge n’est pas liée au JEP. Ça se croise, et c’est un truc qui compte beaucoup dans nos pratiques perso je pense, mais pour l'instant moi je ne fais pas de lien direct entre JEP et poser des jalons ou relever des challenges. L'intervention de Vivien en ce sens à La Cellule m'a interpelée et je reviendrai peut-être sur ce que je dis là, je n'en sais rien. Mais bref, poser cet aspect-là comme définition du JEP amha c'est pas un bon plan.

Je me permets de remettre la nôtre pour des personnes qui prendraient le train en marche : Nous appelons jouer en performance le fait de jouer en étant conscient de produire une performance artistique et agir en fonction de cela.
C'est pour ça que je ne comprenais pas les réactions vis à vis des adeptes des théories forgiennes, pour moin on était ailleurs.
Est-ce que tu pourrais préciser à quelles réactions tu fais référence ? (c'est juste pour m'aider à comprendre ce que tu veux dire ensuite dans le reste du paragraphe)

1- Performance et atomistique. J'avoue que je ne comprends l'approche. le JeP c'est en fait une forme ultime de jeu esthétique? Avec une pincée de jeu social? Et le jeu moral, il pue du cul? Pour moi ça renvoie le JeP dans une approche très spécifique voir limitante qui, à terme de ne vaudra pas mieux qu'une approche forgienne rigoriste. Sans invoquer l'élitisme on va se retrouver quand même dans une niche dans la niche.
Précision 1 : je ne pense pas que le JEP soit une forme ultime de quoi que ce soit. En l’occurrence, ici ce serait plutôt une approche bâtarde esthético-sociale ou socio-esthétique.

Précision 2 : la grille de lecture « Atomistique » ne rend pas bien compte de l’approche JEP (et l’approche JEP ne rentre pas complètement dans les mailles de l’atomistique). On l’a utilisée parce qu’il faut bien partir de quelque chose et que ça nous permettait de donner une idée de ce qu’on voulait dire. Mais je crois que j’avais dit dans un des podcasts (sans avoir le matosse pour développer, à l’époque) que pour moi distinguer l’atome esthétique de l’atome social, ça n’a aucun sens dans ma pratique. Intellectuellement, je l’entends, et je vois des personnes qui peuvent jouer esthétique en passant totalement à côté de la dimension sociale ou social en se foutant totalement de l’esthétique, mais pour moi quand je joue les deux sont fondus ensemble et je ne fais pas la différence.

Je pense effectivement que le JEP s’emboîte mal avec l’atome moral. Comme le dit kF sur le discord, c’est peut-être une limite de nos goûts ou notre imagination et qu’une team va développer ça à l’avenir, pourquoi pas ?

Et je ne crois pas que le JEP au sens large (c’est-à-dire tel que défini dans le 1er billet) soit une niche dans la niche. Dans son acception mainstream, c’est surtout un jeu de MJ. Mais par exemple, je crois que c’est assez rare que les MJ jouent pour être confrontés à des dilemmes moraux... (je ne dis pas que c'est une preuve mais ça laisse entrevoir une tendance ?)

2- Vibration commune: la définition impose donc que le JeP se fasse uniquement avec un groupe de joueuses d'accord sur l'approche. Pourquoi on ne pourrait pas rechercher le JeP sans que l'ensemble suive systématiquement? D'ailleurs est-ce qu'il n'y pas là encore un éceuil? Est-ce qu'on va pouvoir performer au même niveau? N'est-ce pas source potentiel de frustration?
La vibration commune, c’est une dimension qu’on a ajoutée à la définition large parce qu’on voulait décrire notre fun à nous dans le JEP. Donc non, la définition du JEP n’impose pas ça. La forme amha la plus courante de JEP, c’est une joueuse en performance (le MJ) et un groupe de joueuses-participantes (les PJ) qui ne jouent pas en performance.
Et vice versa, je pense que la vibration commune est un aspect qui peut se retrouver ailleurs et autrement, c’est pas une spécificité du JEP.

Personnellement, ça m’arrive tout le temps de jouer en performance à des tables qui ne partagent pas vraiment mon approche. C'est un peu comme une joueuse en mode Ludiste au milieu d'une table Simulationniste, y'a des fois ça passe très bien et des fois ça casse (pour mon fun à moi, en tout cas).

Pour revenir à la vibration commune, il m’est arrivé de me retrouver larguée sur une partie officiellement prévue comme JEP-curseurs-à-12 où deux joueurs se sont envolés en vraie vibration commune pendant que je restais à la traîne… ben c’était pas un drame, moi j’ai profité du spectacle, je suis passée un peu à côté de ma partie mais c’est tout.

Donc oui, il peut y avoir de la frustration quand on aimerait décoller et que ça prend pas, quand on aimerait se trouver et que ça n’accroche pas. ça arrive, c'est comme ça. Le JEP n'est pas une promesse ni une garantie de parties réussies.

Est-ce que tu peux expliquer ce que tu entends par "Est-ce qu'on va pouvoir performer au même niveau?" ?

(et je fais une pause là, parce que tes remarques suivantes sont velues)

Eugénie
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Re: Le jeu en Performance: atouts et limites

Message par Eugénie » 09 janv. 2019 18:49

3- Engagement et JeP. Pour moi c'est indissociable, une performance ne peut pas se faire sans engagement (mais on peut avoir de l'engagement sans Performance). L'exemple donné me parait complètement tiré par les cheveux. Mêmes les grands acteurs qui jouent pour la 200e fois une pièce on le trac et vont devoir s'engager dans leur jeu.
Là je pense qu’on achoppe sur le sens de performance. Si on vire la notion de challenge pour se concentrer sur l’acte de jouer en lui-même et pour lui-même, ça me paraît imaginable de jouer en performance très en surplomb et sans se laisser toucher (je pense à toute la connotation qu’il y a autour du « mode auteur » par exemple). Mais ce n’est pas ma façon de jouer donc je peux difficilement en témoigner.
4- Joueuses does matter VS System does matter. Et pourquoi pas les deux? A mon niveau un jeu très forgien comme Monostatos offre de belles opportunités de jeu sous contraintes. Et elles sont fertiles! Je n'arrive pas à voir en quoi cela s'oppose à part vouloir des jeux vides qui ne s'appuient que sur l'implication des joueuses sans proposer quoique ce soit.
Là on entre dans la notion de paradigme. Je me permet de re-citer l’article de kF pour la compréhension générale : https://ristrettorevenants.blogspot.com ... igmes.html

En fait c’est pas tellement le problème d’opposer deux éléments (les joueuses ou les jeux) mais de dire lequel on met au centre de notre paradigme. De là, vont découler des théories très différentes, des façons différentes d’envisager l’activité et des échelles de valeurs aussi très différentes.

Pour moi la question « et pourquoi pas les deux ? » sonne un peu comme si tu disais « La Terre tourne autour du Soleil VS le Soleil tourne autour de la Terre... et pourquoi pas les deux ? ». J’y connais rien en astronomie mais je ne crois pas qu’on puisse envisager une lecture du système solaire où la Terre ET le Soleil seraient à égalité au centre, l’un ne tournant pas plus autour de l’autre. La limite de ma comparaison c’est que dans le cas de la révolution copernicienne, un paradigme a chassé l’autre, alors que dans notre cas, les deux paradigmes existent chacun de leur côté sans que l’un soit plus vrai ou plus faux que l’autre.

J’ai pu comprendre de travers mais il me semble que tu désapprouves la notion de paradigmes et l’envisage comme une fermeture (tu parlais de dogmatisme sur Discord), une opposition, peut-être une dévalorisation de l’autre ? Personnellement, je vois plutôt ça comme une ouverture : la possibilité d’une meilleure compréhension de l’autre et surtout d’un dialogue. Il me semble que c'est aussi ce que mentionne Fabien dans l’épisode de La Cellule sur La Clef des Nuages et je trouve ça enthousiasmant. (www.lacellule.net/2018/12/playtest-n22- ... es-ou.html)

Pour prendre un exemple perso flagrant, la notion de compensation telle que la définit Frédéric, ça n’a aucun sens dans ma pratique. Je ne fais pas la différence entre jouer et compenser, pour moi c’est la même chose. Ça n’est pas que j’ai des difficultés de compréhension, c’est que rien dans mon expérience ne valide ça. Si je n’ai pas conscience d’être devant un autre paradigme, je vais lire les articles de Frédéric au filtre de mon expérience et considérer que c’est du bullshit pur et simple. Maintenant que j’ai pris la mesure du gouffre entre mon paradigme et le sien, que j’ai identifié certaines limites de l’un et de l’autre, je sais que je suis incapable de juger, confirmer ou invalider certaines théories de Frédéric. Je ne cherche plus à savoir si je suis d’accord ou pas, je pars du principe que ce dont il parle a du sens dans sa pratique, même si ça ne fait aucun écho dans la mienne. Et je peux consacrer mon énergie à essayer comprendre, poser des questions, traduire, approcher intellectuellement une expérience et une logique qui me sont alien.

Dans cette optique, opposer Joueuse Does Matter et System Does Matter, ce n’est pas faire entrer en conflit deux paradigmes, c’est leur reconnaître une existence et une légitimité à chacun.

Je ne sais pas comment te répondre pour l’exemple de Monostatos... belle opportunité, contrainte fertile, jeu vide qui ne propose rien sont des jugements de valeur sur une échelle qui n’a rien à voir avec la mienne. J’ai essayé d’expliquer dans un billet Le game-design dans le JEP en quoi certaines logiques étaient différentes et ce que ça produisait comme gap dans les attentes et le type de fun, je ne sais pas comment expliquer autrement.

Dans le podcast de La Cellule, Valentin rappelle plusieurs fois je crois que le JEP n’est pas une théorie pour créer des jeux, mais pour designer l’acte de jouer. Du coup, peut-être que pour ta perception ce qu’on aime/produit/explore ressemble en effet à une recherche de jeux vides qui n’apportent rien, parce que le cœur du JEP est ailleurs (mais cet ailleurs n’est peut-être pas très visible ou significatif pour un point de vue forgien…?)
5- Des failles à se passer du principe de Czege. J'ai bien compris l'intérêt et c'est intéressant mais il faut aussi reconnaître que c'est lié à la capacité de la joueuse à s'investir dans une recherche d'autorésistance. Ce n'est pas à la portée de tout le monde et là encore on ouvre la porte à des séquences de frustration (je ne parle pas du cas "sale gosse" comme Vivien dans le podcast qui refuse de jouer le jeu).
Précision 1 : je ne sais pas si c’est une blague ou pas, dans le doute je réponds sérieusement : je ne pense pas que Vivien ait fait le sale gosse dans le podcast. Quand son Mage s’envole pour échapper à l’épreuve, il joue un coup qui est permis par le jeu, qui est cohérent avec son personnage, logique dans la narration. Il n’y a qu’une seule raison de ne pas le jouer, c’est l’intuition que ça ne sera pas satisfaisant pour lui. Ce n’est pas une préoccupation qui est habituelle quand on est joueur. D’habitude ce genre d’anticipation et de bricolage pour tordre un move logique de PJ et envoyer le perso plutôt ailleurs sans que ça soit artificiel, c’est un rôle de MJ (ou alors on compte sur le jeu pour ne pas le permettre).

Précision 2 : dire qu’on peut jouer en-dehors du principe de Czege, ce n’est pas piétiner le principe en lui-même ou les personnes qui s’y reconnaissent. C’est juste signaler que bien qu'il s’applique pleinement dans un paradigme donné, il se trouve que dans le paradigme du JEP il n'a pas vraiment de sens tel quel. Notamment parce qu'il implique que l'enjeu des joueuses est généralement de surmonter des obstacles, ce qui n'est pas le cas dans le JEP. kF avait proposé une reformulation dans un article sur le sujet : "Si une joueuse invente puis surmonte en même temps les obstacles que rencontre son personnage, alors le dépassement de ces obstacles ne constitue pas un enjeu pour la joueuse." Mentionner que mon exigence peut constituer une résistance génératrice de tension et de risque pour moi dans la partie, c'est expliquer justement où se situe l'enjeu dans la pratique que nous avons du JEP.

Comme pour la vibration commune, je reconnais bien volontiers que cette approche peut donner lieu à de la frustration, des ratages, des expériences pourries (des moments mous ou flottants, qui tournent à vide, qui ne prennent pas). Mais, encore une fois, avec le JEP nous n’avons jamais promis un pays de cocagne où toutes les parties seraient toujours réussies.

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[kF]
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Re: Le jeu en Performance: atouts et limites

Message par [kF] » 11 janv. 2019 18:11

Hello,

je vais apporter mon grain de sel sur quelques-uns des sujets soulevés. Je laisse de côté la question des paradigmes, pour laquelle j'espère faire un gros article qui rentrera dans les détails de pourquoi cette notion me paraît cruciale en général, armée à la fois contre les dogmatismes et contre ce que le syncrétisme peut avoir d'apprauvrissant, et en quoi elle est défendable dans le cas précis du "joueuse does matter".

1. JEP et atomistique ?
D'abord juste pour l'anecdote - ça a été mentionné mais pas dit explicitement - la première apparition du mot à ma connaissance c'est Thomas qui appelle "jeu en performance" l'un des modes du jeu esthétique. C'est à la suite de discussion avec Eugénie et Thomas que j'avais fini par formuler l'idée qu'en fait l'atome esthétique était fait de deux choses assez distinctes, le JEP où on essaye de se toucher avec des procédés artistiques et l'esthétique pur où on tente de célébrer un canon esthétique (assez proche des idées du simulationnisme, même s'il est question de type de fun et pas de dynamique globale ce qui change pas mal la donne).

Après débroussaillage, il me semble qu'un point qui ressort du JEP c'est un gros focus sur les moyens par lesquels on produit du sens en jdr : la parole, les règles, des signes éventuels... avec l'idée qu'en fait on peut chercher à tout voir comme potentiellement signifiant et impactant. C'est le coeur du premier article et c'est quelque chose que je n'ai pas fini d'explorer, sur quoi j'aimerais encore beaucoup revenir à l'avenir : quels signes sont performatifs, comment on signifie, etc. On pourrait dire que le JEP considère le jeu de rôle comme un langage (qu'on parle des énoncés fictionnels "J'ouvre la porte", méta-fictionnels "Quel dé il faut lancer déjà ?", ou complètement hors de la fiction "Passe-moi les chips") et se place par-rapport à lui comme un métalangage (je dis "passe-moi les chips" par exemple à un moment où tous les regards sont pointés vers moi parce qu'on s'attend à ce que je réagisse à un gros événement qui vient d'avoir lieu, et cette phrase cherche à signifier que l'événement me glisse dessus, d'une façon ou d'une autre).

Ce me semble incompatible avec le jeu moral dans son acception la plus commune. La raison est que beaucoup de jeux de rôle moraux poussent à chercher une forme de connexion plus ou moins poussée avec le personnage qui vit des dilemmes, pour que ces dilemmes puissent nous toucher à travers lui. C'est typiquement ce qui fait un bon jeu narrativiste (au sens : incitant et supportant la démarche créative N), que cette connexion ait pour but de donner du corps au personnage - comme un personnage de roman dont on développerait la psychologie pour nous le rendre plus proche - ou qu'au contraire elle ait pour but d'effacer le personnage devant la joueuse qui verse ses propres dilemmes. Or, cette connexion est par essence suspecte dans le JEP, parce que le personnage, ses histoires et les règles auxquelles il est soumis ne sont que des leviers de signification qui peuvent être employés pour faire ce qu'on veut (de l'art, pour le dire abruptement : pour toucher les autres). Par exemple je peux vouloir jouer à Dogs en abandonnant systématiquement tous les conflits très vite, parce que je trouve rigolo de regarder comment une partie de Dogs pourrait évoluer absurdement si personne n'essaye de résoudre quoi que ce soit, ou bien jouer en tirant chaque fois à pile ou face pour savoir si j'escalade ou j'abandonne, et ensuite tenter de justifier le choix du personnage comme une contrainte créative. Dans ces exemples, je veux faire ressortir que les leviers classiques du jeu moral appartiennent au langage rôliste et sont manipulés par le métalangage du JEP sans être utilisés pour eux-mêmes.

Ceci dit, à revenir dessus ça n'exclut pas la possibilité d'un JEP moral ; simplement, il faudrait l'inventer. Comme Eugénie, la raison pour laquelle je n'ai pas regardé dans cette direction, c'est que ça ne m'intéresse pas. (Mais il se pourrait que ça change bientôt) Là comme ça, une modalité qui me semblerait pertinente pour le JEP moral, ce serait de jouer à signifier des questions morales qui nous touchent personnellement à travers les leviers du JEP. Puisque c'est un métalangage, il y a des choses qu'il peut signifier et donc certainement des énoncés moraux. J'aurais peut-être quelques objections contre ça d'ici quelques mois, parce que je crois que Barthes n'est pas d'accord et généralement il arrive à me convaincre, mais il va falloir que je lise ses livres d'abord.

Donc, pour résumer :
- je ne crois pas que le jeu moral comme on l'entend généralement survive au JEP
- en revanche je pense qu'on devrait pouvoir l'étendre en inventant des dispositifs de JEP moral ; comment ? surprenez-moi


2. Pourquoi la vibration commune ?

Est-ce que le paragraphe "Public et performer" dans le deuxième article ne répond pas à la question ? Oui, on peut jouer sans que tout le monde vibre, et il y a sans doute des cas fonctionnels (le MJ son & lumière) et d'autres dysfonctionnels (on laisse quelqu'un sur le carreau et c'est pas agréable). Quand on parle ensuite de vibration commune, c'est ce qui nous intéresse nous. Quant à savoir si on vibre pareil, je suis persuadé que mes plus belles parties viennent de moments où des personnes différentes ont exprimé des choses différentes de façon différentes, dans une harmonie incroyable qui pour moi tenait du miracle. Comprendre comment organiser le jeu de sorte que des modes de signification et de pensée différents puissent faire corps et se parler sans s'atrophier est une raison qui m'a poussé à la théorie rôliste. (Et non, ce n'est pas incompatible avec la reconnaissance des paradigmes ^^)

Il y a sans doute quantité de modes d'organisation viables dont nous n'avons pas parlé, parce que les articles sur le JEP ne forment pas une théorie finie et gravée dans le marbre.


3. Performance sans engagement ?

Je suis d'accord avec Eugénie, j'ai l'impression que ce point est plus clair avec une définition de performance qui ne parle pas de bonnes parties.
La comparaison avec le théâtre est très intéressante et me paraît très compliquée à analyser ; à y réfléchir, je me dis que la définition d'engagement qu'on donne n'est pas très bonne. J'avoue que j'aime de plus en plus les théories qui fonctionnent sans jamais faire référence à l'état mental des personnes impliquées, et que ce passage-là par la psychologie n'est pas très heureux et sans doute très approximatif.

En fait, par engagé, j'avais en tête quelque chose de plus fort que simplement l'inverse de je m'en fiche. J'ai en tête quelque chose comme touché à un niveau esthétique (ou moral, si on est de ce bord-là !). Donc, le comédien qui monte sur les planches encore tout froid et pris par le trac, il n'est pas engagé au sens où il ne se sent pas dans son perso ou dans le show, mais il n'en a pas rien à fiche pour autant. Après, la magie de la performance, c'est que nos propres actes ont une influence sur notre état mental, comme les rituels le montrent bien, et donc en jouant à être à fond, on finit par être à fond. Si l'exemple du MJ de conv' qui rejoue à l'infini ses scénars en assurant le show ne te convient pas, je pourrais aussi citer tous ces débuts de partie - notamment sur les jeux qu'on maîtrise et qu'on veut partager - où on affiche plus d'assurance et de dynamisme qu'on en a vraiment. Je me souviens d'avoir souvent tiré comme ça des parties d'initiation sur Inflorenza où je faisais tout mon possible pour tout trouver cool et adorer la fiction de sorte à motiver les autres à rentrer dedans, alors que le début peut être assez basique ; et par effet d'entraînement amener la partie à une sorte de vitesse de croisière plus confortable.

4. Jeu forgien, JEP ?
Cela rejoint la question des paradigmes, mais en deux mots : le JEP n'interdit pas de jouer avec des règles fertiles, bien sûr, mais il constitue quand même une approche assez spéciale des jeux comme des choses à soumettre à la table. Le paradigme dans lequel s'inscrit le JEP me semble avoir pour particularité de mettre non pas les règles au-dessus de tout le monde, mais en dessous de tout le monde.
(Précisions : 1. je n'ai pas encore écouté le podcast bonus de la Cellule sur le sujet ; 2. je ne sais pas si je le développerai un jour ou l'autre, mais LCDN n'est pas du tout un exemple radical de JEP et par certains aspects il s'analyse plutôt bien avec certaines idées de la Forge)

5. Czege ?
Je ne suis pas sûr d'avoir compris la question. En tout cas je suis assez d'accord avec les réponses de Thomas et Eugénie sur ce point-là.
Ristretto Revenants : le blog des fragments rôlistes confus.

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