épuisement rôliste

Pour échanger autours des différentes pratiques des jeux de rôle alternatifs
Libra
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Re: épuisement rôliste

Message par Libra » 12 avr. 2020 13:15

thomas munier a écrit :
09 avr. 2020 13:15
des joueureuses comme moi, qui changent tout le temps de table (jeu en one-shot, en ligne et en conventions), il faudrait adapter...
Oui, je comprends. Je compte créer un truc dans le genre pour discuter, se disputer, sur nos attentes vis à vis de nos parties. Je vais trouver une adaptation en mode one shot. J'imagine que d'ailleurs c'est peut être quelque chose que tu fais déjà en mode routine avec des questions favorites que tu as pu raffiner avec le temps. C'est que ton article sur le droit de retrait me laisse penser.
La question du one shot est très intéressante. Ça rejoint une remarque échangée avec Eugénie durant la Cyberconvention. Je pense que l'on peut résumer les choses comme ceci :
-J'achète un jeu vidéo, je l'installe, j'y joue
-J'achète un jdr, je le lis, je trouve un groupe, je joue
Le jdr étant social par nature, il demande un groupe. A partir de là on peut tracer un continuum avec deux extimités.
La première : J'ai un jeu et désir y jouer. Mes amis ont d'autres envies. On discute et on trouve un compromis. Je joue à un jeu que j'aime avec mes potes.
La seconde : J'ai un jeu et désir y jouer. J'utilise un groupe pour jouer. Peu m'importe qui sont ces personnes, je veux jouer à mon jeu et je ne peux le faire que par ces personnes.
Ce continuum pose la question de l'objectivation avec d'un coté un joueur qui prend en compte les personnes (le positif et le négatif) et de l'autre un joueur qui utilise les personnes. L'objectivation mène à la dépersonnalisation. Ce sale sentiment d'être dispensable, d'être un numéro, un rouage, d'apporter une contribution qui ne compte pas. Le sentiment de dépersonnalisation fatigue puisqu'il faut le gérer au niveau psy pour le réduire. C'est clairement un problème de reconnaissance du collectif vers l'individu.
A partir de là, l'idée c'est de proposer un outil pour situer sa pratique et des propositions pour l'orienter dans un second temps.

Eugénie
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Re: épuisement rôliste

Message par Eugénie » 13 avr. 2020 11:21

Je suis super contente d'avoir pu échanger avec toi Libra à la CyberConv, j'ai le sentiment que cette dépendance au groupe pour pouvoir réaliser l’activité, elle est très importante dans la discussion.
Je pense que l'on peut résumer les choses comme ceci :
-J'achète un jeu vidéo, je l'installe, j'y joue
-J'achète un jdr, je le lis, je trouve un groupe, je joue
Le jdr étant social par nature, il demande un groupe. A partir de là on peut tracer un continuum avec deux extimités.
La première : J'ai un jeu et désir y jouer. Mes amis ont d'autres envies. On discute et on trouve un compromis. Je joue à un jeu que j'aime avec mes potes.
La seconde : J'ai un jeu et désir y jouer. J'utilise un groupe pour jouer. Peu m'importe qui sont ces personnes, je veux jouer à mon jeu et je ne peux le faire que par ces personnes.
Ce continuum pose la question de l'objectivation avec d'un coté un joueur qui prend en compte les personnes (le positif et le négatif) et de l'autre un joueur qui utilise les personnes. L'objectivation mène à la dépersonnalisation.
Je trouve très juste de souligner cette dérive d’objectivation des autres pour obtenir son kiff. Je pense avoir glissé par moments sur cette pente-là aussi. Peut-être que je dis des bêtises, là c'est vraiment du sentiment diffus, mais je me demande si sur ton spectre on n'a pas aussi un sentiment ambigu de "je ne veux pas être celle qui utilise les autres pour son plaisir, je vais les remercier en leur donnant mon max, en leur faisant plaisir en jeu en retour" (d’autant plus si on est MJ).

Et je reviens à cette réflexion lue sur Casus No, que dans de nombreux groupes il y une grosse différence d’implication dans l’activité. Si on se retrouve à être la personne qui propose toujours plein de dates, qui va chercher les autres pour jouer, qui est demandeuse de leur temps et de leur intérêt… et qu’on a peu de réponses, des annulations en cascade, ou un investissement minimal pendant les parties, on peut le vivre comme une sanction sur la qualité des parties précédentes.

On se retrouve avec ce cercle vicieux, où on veut en faire des tonnes pour les remercier de faire l’effort de jouer avec nous (ou pour ne pas s’avouer qu’on utilise les autres pour jouer à ce jeu). Et on tente (consciemment ou pas) de transformer leur intérêt tiède en enthousiasme, qui serait à la fois un rétablissement de l’égalité à la table (je n’utilise plus les autres) et aussi une forme de reconnaissance de mes efforts pour avoir impliqué tout le monde avec ma seule énergie.

Et comme tu le soulignes, ça devient une pression de dingue, parce que ce n’est pas quelque chose qui est en réalité entre nos mains seules, même si on est le MJ. A la CyberConv, tu parlais d’une attente de réciprocité en terme d’investissement, que l’investissement des autres serait une partie de la reconnaissance attendue. Je trouve ça très juste.



Sur un autre plan, mais peut-être pas si éloigné, j’ajoute une réflexion qu’on a eue avec Vivien et Valentin à propos d’interstices et mécaniques, qui peut raccrocher ici aussi sur la question de la dépendance MJ/joueuse, des insatisfactions et de la pression qu'on peut se mettre sur des choses qu'on n'a en réalité pas vraiment les moyens de réaliser, vu le dispositif.

Dans un certain jdr classique (je connais trop mal le spectre du tradi pour généraliser), l’action (la parole performative) appartient au MJ. C’est lui qui reformule en permanence les propositions des joueuses ou qui raconte les résultats d’un jet de dés, c’est lui qui fait exister leur personnage dans la partie… et en même temps tout le monde fait comme si c’était les joueuses qui étaient responsables de leur personnage, du résultat d’un jet de dé, ou de ce qui lui arrive. Pour résoudre ce paradoxe, il y a un gameplay de MJ qui consiste à essayer de deviner comment les joueuses s’imaginent leur personnage et à le mettre en scène dans le sens de l’image qu’elles s’en font.

Il y a une asymétrie de base, dans le fait qu’une joueuse rêve à son personnage de son côté et attende qu’un MJ le réalise dans la partie. Alors que ce type de joueuse n’a pas pour gameplay d’essayer de deviner ce que le MJ s’est imaginé pendant sa lecture du jeu et sa préparation, pour essayer de réaliser l’histoire dont il a rêvé.

Ce qui me fait ressortir des limbes de ce forum une très intéressante réflexion apportée par Arjuna sur les jeux queer, et notamment les évidences du JDR passées au prisme de dynamiques de relations cis-hétéro telles qu’on les a intégrées malgré nous : viewtopic.php?f=18&t=143&start=10

Ici, on retrouve un dispositif où la joueuse est sensée attendre que le MJ réalise exactement ce dont elle a envie mais sans agir elle-même ni prendre les devants. Ce qui peut conduire à une insatisfactions des deux parties : l’une dépendant de l’autre pour son plaisir (de jeu), et l’autre se mettant une pression monstre pour être à la hauteur d’un désir jamais formulé... et donc avec toutes les chances de tomber à côté et de ne pas obtenir l’effet recherché (qui serait une forme de reconnaissance pour ses efforts).

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Re: épuisement rôliste

Message par Libra » 20 avr. 2020 12:24

Ta réponse m'a fait beaucoup réfléchir. Je vais résumer ce que je comprends :

I - Le cercle de fatigue (si on peut l’appeler comme ça !) :
  • Une participante démarre un jdr.
  • Le contrat social n'est pas explicité ou n'est plus à jour
  • Le(s) participante(s) ne discutent pas leur ressenti. Le nouveau besoin n'est pas négocié
  • La participante met en place une stratégie de compensation : faire plus d'effort pour mobiliser les autres ou au contraire fuir la partie sans le dire (manque d'intérêt, retards, indisponibilités) et contrôler ses émotions pour éviter que la frustration sorte dans le groupe de jdr. C'est les symptômes de début de fatigue à mon avis.
  • Perte des ressources (énergie, relations, temps, moyens matériels) par un vécu de déception ou d'obligation de présence.
  • Perte de sens : mes efforts, d'organisation ou de présence contrainte, ne sont plus récompensés par le groupe comme utile ou désirables.
  • Sentiment de dépersonnalisation = Fatigue
Ça, c'est ce que je comprends du cercle de la fatigue que tu décris bien. J'y ai ajouté la présence contrainte (quelque chose que j'ai vécu) puisque ce cercle s'ancre avant tout dans une relation. Cela veut dire que si une participante met beaucoup d'effort, une autre participante est également impliquée et responsable. Cette autre participante est, sans doute, elle aussi dans ce cercle de fatigue mais comme, la première, la communication émotionnelle nécessaire ne se fait pas. Les deux, ou plus, participantes s'entrainent dans cette fatigue.

II - La l'autonomie, la norme, le déni de dépendance

Ta réponse le paradigme de Valentin et Vivien, et notamment la très intéressante discussion initiée par Arjuna, m'a ramené à un autre truc. Comme on disait à la cyberconv le JDR est porteur d'une contradiction dans la manière dont on envisage la relation dans le JDR. Je me risque à l'exprimer comme ça :
  • J'achète un jeu, je crée un scénar, je propose une partie pour répondre à une envie. Tous ces actes sont individuels renforcent le sentiment d'autonomie de la personne, c'est à dire le fait qu'elle peut subsister en dehors du collectif. De plus, la norme virile ou de performance ajoute à ce sentiment. Il y a comme une sorte de relation marchande qui s'installe entre la MJ qui propose une partie, qui fait un don et le reste de la table qui s'est assis pour l'acheter. Ce don est présenté comme suffisant à lui même. D'ailleurs les bonhommes virils ou performants, ou les deux, n'ont pas besoin de parler sentiment pour s'assurer que tout le monde, dont eux même, obtient ce qu'il veut. Ils sont auto-suffisants.
  • Ce coté autonomie est en contradiction même avec la nature du jdr : c'est à dire une activité collective qui nécessite une régulation sociale pour fonctionner correctement. En achetant, en créant ou en proposant une partie la participante a un sentiment d'autonomie alors qu'en réalité elle renforce son interdépendance au groupe. Or le contexte dans lequel se déploie le JDR (comme objet commercial peut être ?) cache les responsabilités (briefs, débats, conflits, partage hors jdr, expressions des émotions) nécessaires au bien vivre du groupe,
III - L'objectivation

L'objectivation n'est pas une fatalité. C'est un mécanisme normal, déplaisant certes, et je pense qu'il est possible de l'évaluer et d'en sortir. J'ai l'impression qu'il faut évaluer le lien entre les participantes de JDR pour essayer d'avoir une idée de l'objectivation dans notre pratique. Peut être peut-on se poser les questions suivantes :
1 - Quelles sont les personnes avec qui je partage des parties de jdr ?
2 - Qu'est que je partage avec ces personnes qui n'est pas du jdr ?

Si le résultat penche vers la négative, c'est à dire que je ne partage que du jdr avec ces personnes alors on peut se poser la question "est-ce que je me sens obligé de jouer à ce jeu pour des raisons extérieures/faute de mieux (https://www.cestpasdujdr.fr/se-briefer- ... u-de-role/)?". J'étais là avant et le club c'était mon seul moyen d'entretenir mon identité de rôliste. Accepter de refuser des parties juste pour faire du jdr a changé ma pratique de la cave au grenier.
Une action simple pour en terminer avec l'objectivation c'est de se demander "Qu'est ce que je peux faire hors jdr avec ces personnes ?". En fait, partager d'autres trucs. Pas faire du jdr. XD

Verrouillé